Foi et Témoignage
Mai 2002
Le Conseil de direction du Conseil canadien des Églises a réservé une journée entière de sa réunion du printemps, tenue du 22 au 24 mai 2002, à la réflexion et aux échanges sur les temps où nous vivons, et qui sont marqués par la tourmente au Moyen-Orient et par la " guerre contre la terreur ", apparemment interminable, déclenchée par les États-Unis à la suite du désastre du 11 septembre 2001 à New York, à Washington et en Pennsylvanie.
Animée conjointement par Peter Noteboom, secrétaire associé de la Commission Justice et Paix et Mary Marrocco, secrétaire associée de la Commission Foi et Témoignage la journée avait pour but d'aider les personnes présentes aux prises avec des questions telles que
- Quelle grâce se cache sous ce moment du 11 septembre?
- Quelles leçons aurions-nous dû en tirer?
- Quelles sortes de personnes sommes-nous en train de devenir?
- Comment prions-nous?
- Comment prêchons-nous?
- Quelle est présentement notre manière d'être le Conseil canadien des Églises?
Voici un aperçu des études bibliques et des textes des conférenciers et conférencières :
Études bibliques
Définition du contexte historique et géopolitique
Réflexion théologique
Réflexions de membre du Conseil de direction
Étude biblique
Le Rév. Stewart Gillan guida le Conseil de direction dans une étude biblique fondée sur Ésaïe 58. Voici un aperçu de cette étude :
Introduction aux symboles
- The Economist- Trousse de marketing 'une guerre déchirante mais nécessaire'
- pierres brisées
- sculpture à trois figures
Ésaïe 58 " Le jeûne que je préfère "
Où placer les symboles
Dans le texte, selon votre interprétation, où placeriez-vous chacun des symboles; pourquoi?
- The Economist- Trousse de marketing 'une guerre déchirante mais nécessaire'
- pierres brisées
- sculpture à trois figures
1. Comment Israël 'sert-il ses propres intérêts' dans son jeûne (v. 3-4) et dans son observance du sabbat (v. 13)?
2. Qu'est-ce que ce 'jeûne' que le Seigneur préfère dans Ésaïe 58? Qu'est-ce qu'on entend par jeûne aujourd'hui, au Canada et dans le reste du monde?
3. Quels renversements ( p. ex. de la faim au repas partagé) observez-nous dans le texte d'Ésaïe 58? Quelles en sont les implications pour notre foi et notre témoignage communs d'aujourd'hui?
4. Quelle vérité nous apprennent les pierres brisées et les ruines du verset 12?
5. Que faut-il faire pour qu'on puisse appeler Israël 'la réparatrice de la brèche, la restauratrice des rues pour qu'on y habite?' Que faut-il faire pour réparer les brèches et restaurer les rues pour qu'on y habite, au Canada et, aux côtés de nos partenaires mondiaux, dans le monde?
Entendre des voix
Tom Waits, chansonnier américain
...les fugitifs disent que la rue n'est plus un endroit où rêver,
et le flic en vadrouille et le fantôme colporteur de souvenirs
veulent être quand même de la partie
'Tom Traubert's Blues,' Small Change, Asylum Records, 1976.
Ésaïe, prophète de l'exil
On t'appellera … restaurateur des ruelles pour qu'on y habite. 48.12d
George W. Bush, président des Etats-Unis
Ce soir, nous sommes un pays averti du danger et appelé à défendre la liberté. Notre chagrin s'est transformé en colère, et notre colère en détermination. Que nous traduisions nos ennemis en justice ou que nous administrions la justice à nos ennemis, justice sera faite.
Discours prononcé le 20 septembre 2001 devant le Congrès en séance plénière
Reinhold Niebuhr, théologien américain
Toute justice qui n'est que justice dégénère vite en quelque chose de moins que la justice. Elle doit être sauvée par quelque chose de plus que la justice.
L'homme moral et la société immorale. Étude d'éthique et de politique, N.Y., 1932
Sans la grâce de l'amour, la justice dégénère toujours en quelque chose de moins que la justice.
'Justice et amour,' Christianity and Society, automne 1950.
Dorothee Sölle, théologienne allemande
Au moment même où nous allions parler contre l'accumulation des armes/ … cent mille personnes arrivaient dans la ville/ pour sauver washington pour le christ...
...En route vers nos foyers/ un compagnon démonstrateur me dit/ te fais pas d'illusion washington ne sera pas pour le christ/même s'ils achètent encore plus de postes de radio/ et enseignent aux gens à se haïr et à haïr les autres
Mais le christ, lui dis-je/se meurt ici-même, à washington
'Le Christ se meurt à Washington,' Of War and Love, Maryknoll, N.Y., 1983.
Karen Lebacqz, théologienne américaine
Tout acte de justice fait l'objet du jugement de l'amour. L'amour requiert la justice pour les réalités complexes d'un monde social pécheur. Qui plus est, l'amour transcende, accomplit, nie et juge la justice. Il la transcende parce qu'il va au-delà de ses exigences.
Six Theories of Justice, Minneapolis, 1986.
Desmond Tutu, co-président, Commission Vérité et Réconciliation, Afrique du Sud
C'est de la realpolitik, cette affaire de pardon. Il ne s'agit pas de quelque chose du domaine de la religion ou du spirituel. Si la justice est votre dernier mot, vous l'avez eue. Il fut la dépasser… Ubuntu prétend que je ne suis humain que parce que vous-mêmes êtes humains. Si je mine votre humanité, c'est moi-même que je déshumanise. Il faut faire son possible pour maintenir cette harmonie qui est constamment sapée par le ressentiment, la colère, la soif de vengeance. Voilà pourquoi la jurisprudence africaine est réparatrice plutôt que rétributrice.
The Ultimate Test of Faith, Mail & Guardian, 12-18 avril 1996.
S.S. le pape Jean-Paul II
Les piliers de la véritable paix sont la justice et cette forme particulière de l'amour qu'est le pardon. Mais comment, dans les circonstances actuelles, parler de justice et en même temps de pardon comme sources et conditions de la paix? On peut et on doit en parler, malgré les difficultés que comporte ce sujet… Le pardon s'oppose à la rancune et à la vengeance, et non à la justice. La véritable paix est en réalité " œuvre de la justice " (Es 32, 17)… La vraie paix est donc le fruit de la justice, vertu morale et garantie légale qui veille sur le plein respect des droits et des devoirs, et sur la répartition équitable des profits et des charges. Mais parce que la justice humaine est toujours fragile et imparfaite, exposée qu'elle est aux limites et aux égoïsmes des personnes et des groupes, elle doit s'exercer et, en un sens, être complétée par le pardon qui guérit les blessures et qui rétablit en profondeur les rapports humains perturbés. Cela vaut aussi bien pour les tensions qui concernent les individus que pour celles qui ont une portée plus générale et même internationale. Le pardon ne s'oppose d'aucune manière à la justice, car il ne consiste pas à surseoir aux exigences légitimes de réparation de l'ordre lésé. Le pardon vise plutôt la plénitude de la justice. Pour cette guérison, la justice et le pardon sont tous les deux essentiels.
Message de Sa Sainteté Jean-Paul II, Justice et pardon, Cité du Vatican, 1er janvier 2002.
Miguel Manzano et J.A. Olivar
Quand le pauvre qui n'a rien partage avec l'étranger,
Quand l'assoiffé nous donne tous à boire
Quand l'infirme, par sa faiblesse même, donne force aux autres,
Quand nous savons que Dieu fait encore route avec nous,
Quand nos foyers débordent de bonté,
Quand nous apprenons à faire la paix plutôt que la guerre,
Quand nous appelons notre prochain l'étranger de rencontre,
Quand nous savons que Dieu fait encore route avec nous.
'El Camino,' San Pablo Internacional - SPP, 1971.
L'archevêque Michael Peers, Église anglicane du Canada
Dieu est présent et il pourvoit… et si nous sommes conscients que notre rôle est de recevoir les dons, la parole, le ministère qu'il donne et que nous avons pour mission de bénir et de laisser briser nos vies pour le monde et de partager l'évangile d'une vie nouvelle, alors nous serons trouvés fidèles dans le don d'une vie modelée sur le Christ. Voilà le mode de vie qui mène à la guérison et au respect (c'est l'auteur qui insiste).
Ministry Matters, hiver 2000.
Définition du contexte historique et géopolitique
Ce sont des invités qui ont défini le contexte historique et géopolitique des événements des derniers mois
Dale Hildebrand, bureau du Moyen-Orient, programme des Partenariats mondiaux de KAIROS : Initiatives œcuméniques canadiennes pour la justice.
Michael Marmura, professeur émérite, University of Toronto, département des Civilisations proche-orientales et moyen-orientales.
L'aumônier général commodore Tim Maindonald, Padre (Chanoine) major Baxter Park et Padre (Chanoine) major Eric Reynolds, de l'Aumônerie militaire des forces armées canadiennes.
Dale Hildebrand, bureau du Moyen-Orient, programme des Partenariats mondiaux de KAIROS : Initiatives œcuméniques canadiennes pour la justice.
Je voudrais d'abord vous dire à quel point je suis honorée d'être des vôtres en ce jour si important. Nous nous sommes trop souvent plongés tête première dans notre travail sans prendre le temps de dire que " nos affaires peuvent attendre, il faut nous arrêter à regarder les 'signes des temps', pour reprendre les mots de Jésus, et nous interroger sur leur sens. " Je félicite donc les planificateurs d'avoir réservé une journée entière à la définition de ce moment de l'histoire et à nous demander ce que signifie pour des chrétiens être fidèles à l'appel de Dieu.
Je présume - à raison, je l'espère - que c'est en partie à cause de mes responsabilités moyen-orientales qu'on m'a demandé de contribuer à la définition de notre contexte, bien que, comme vous le savez pour la plupart, je ne sois pas une experte en affaires moyen-orientales. Le problème, c'est que malgré que la région soit un foyer de conflit, de violation des droits de la personne, un point d'ignition de l'intervention occidentale - extrêmement violente et inutile pour la plus grande part - et qu'il deviendra fort probablement le lieu de la prochaine grande guerre (encore une fois l'Irak), nos Églises n'ont presque personne qui travaille dans cette région!
J'aurais néanmoins quelques mots à dire sur le contexte géopolitique du Moyen-Orient. Mais permettez-moi d'abord quelques commentaires généraux sur la conjoncture actuelle.
C'est A.J. Muste, un pacifiste américain radical qui, dans une réflexion sur l'émergence des États-Unis comme superpuissance après la Deuxième Guerre mondiale, faisait astucieusement observer que " après une guerre, c'est le vainqueur qui pose problème, en croyant avoir prouvé que la guerre et la violence rapportent. Qui va maintenant lui faire la leçon? " Au cours du dernier demi-siècle, bien des gens ont malheureusement appris le sens amer de ces mots.
Des gens de la Corée, du Guatemala, de l'Indonésie, de Cuba, du Congo, du Pérou, du Laos, du Vietnam, du Cambodge, de Grenade, de la Libye, d'El Salvador, du Nicaragua, de Panama, de l'Irak, du Soudan, de l'Afghanistan, de la Yougoslavie - tous la cible des attaques militaires massives des États-Unis, parfois avec le soutien du Canada - démontrent l'efficacité de la coercition (à la remarquable exception du Vietnam, bien sûr, bien qu'on puisse contester cette exception, au vu de l'appauvrissement de ce pays au cours des trois dernières décennies). Parce que, dans un certain sens, cela a marché, n'est-ce pas? Du point de vue séculier et de celui de la politique du plus fort, cela a marché merveilleusement bien pour les États-Unis et ses suiveurs de moindre calibre. Comment expliquer autrement que 16 % de la population mondiale (correspondant en gros aux premiers membres du G-7) consomment 84 % des ressources mondiales? Essayez d'appliquer ce partage des ressources dans un groupe social sans disposer de moyens de l'appliquer. Il faut recourir au bâton (un bâton crédible!) pour protéger ce genre d'inégalité.
Et si notre évaluation de la mondialisation est juste (évaluation selon laquelle on en arrivera à creuser l'écart entre les possédants et les non-possédants), on peut s'attendre à ce que le bâton soit encore plus dur et qu'on y recoure de plus en plus, comme le disait Thomas Homer-Dixon du conflit à propos des ressources.
Dans cet ordre des choses, la notion d'autodéfense, qu'on ridiculise habituellement en l'appelant offense déguisée, est pourtant pleine de bon sens. Il s'agit en effet de défense - de la réalité des 84 % contre les 16 %. Elle n'a aucun sens, bien entendu, pour les villageois de l'Afghanistan, de l'Irak ou d'El Salvador qui sautent sur des mines en se rendant aux champs. Mais pour ceux qui savent que l'appropriation de la majeure partie des ressources de la Terre par quelques-uns est difficile à faire passer, le recours à la force est bien commode.
Il faut tenir compte de nuances importantes. Comme nous le rappelait, il y a quelques semaines, le militant pacifiste Jeff Helper, à peu près tous les représentants au Congrès ont de substantiels contrats de défense dans leur district. On ne peut augmenter sans cesse le budget de la défense s'il n'y a pas de guerre à faire. Et s'il n'y a pas de guerre à faire, on peut toujours en créer une.
À moins que George W. Bush ne soit en train de donner le change, et j'en doute, la prochaine pluie de bombes et de missiles va encore s'abattre sur l'Irak, comme deuxième phase de la " guerre au terrorisme). Il y a encore quelques pions à aligner avant que les coupe-marguerites et les bombes à fragmentation commencent à tomber, et puis il y a cette petite affaire de détermination de la date des élections au Congrès, mais ce sont là des vétilles. (À propos, j'ai bien hâte de voir si la popularité d'un président des États-Unis dépendra de sa capacité de maintenir la paix, plutôt que de celle de mener son pays à la guerre).
On ne sollicitera pas l'approbation du Conseil de sécurité des Nations Unies pour faire la guerre à un autre pays lorsqu'on décidera d'attaquer l'Irak, dans plusieurs mois. Les États-Unis auraient facilement pu obtenir cette approbation au moment de la guerre d'Afghanistan, mais ils ne s'en sont même pas donné la peine. Ce que je trouve de plus apeurant dans la manière actuelle de faire la guerre, c'est l'absence d'une nette démarcation entre guerre et paix. Il n'y en a peut-être jamais eu, mais il existait au moins une formalité de passage de l'état de paix au pied de guerre. " Il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix ", écrit l'Ecclésiaste. Ce que nous avons maintenant, plus particulièrement depuis le 11 septembre, c'est une doctrine " d'autodéfense préventive illimitée ", ce qui signifie qu'on peut se livrer à des attaques militaires massives sans déclaration officielle de guerre. Cela veut dire, en bout de compte, qu'on est perpétuellement en guerre : c'est justement ce qu'on nous dit à propos de l'état de choses qui prévaut dans le monde depuis le 11 septembre.
Un poème composé le 1er septembre 1939 par W.H. Auden et sur lequel on a beaucoup réfléchi, comprend les lignes suivantes :
Je sais, comme vous le savez tous,Je crois que nous avons là une bien meilleure explication du 11 septembre que la théorie du " choc des civilisations ". Pendant mon séjour de l'automne dernier au Moyen-Orient, j'ai parlé à un intellectuel palestinien de ce supposé choc entre l'Islam et l'Ouest; j'ai bien aimé sa réponse " Écoutez, c'est le fermier antimondialiste français José Bové qui est allé saccager le restaurant McDonald, ce n'est pas nous! "
ce qu'apprend tout écolier :
Celui à qui on fait le mal
Fait le mal en retour.
On éprouve au Moyen-Orient un profond ressentiment à l'égard du rôle des États-Unis là-bas, de même que des soupçons à l'égard de leurs motifs, dans le conflit israélo-palestinien, en Arabie saoudite et ailleurs. Il ne s'agit pas de l'exportation du cinéma et des restaurants américains, il s'agit de la dure réalité du deux poids, deux mesures. On se demande pourquoi on a bombardé l'Irak jusqu'au quasi anéantissement pour mettre fin à son occupation du Kuwait, alors même que l'occupation de Gaza et de la Cisjordanie par Israël traîne depuis 35 ans.
On demande pourquoi un régime despotique - l'Arabie saoudite, par exemple, est traité en ami par l'Ouest, tandis qu'un autre est dépeint comme le diable incarné; pourquoi un pays est-il systématiquement désarmé, tandis que d'autres sont saturés d'armes par l'Ouest. Oui, ces contradictions créent vraiment un terreau fertile pour les groupes fondamentalistes islamiques, mais postuler a priori une confrontation entre les cultures islamique et occidentale, sans tenir compte de la justice et de l'histoire, ce n'est pas seulement une mauvaise analyse : à un moment donné, cela devient irresponsable et injuste.
On tient si souvent pour moralement polarisée toute discussion des questions touchant au Moyen-Orient, et plus particulièrement du conflit israélo-palestinien, qu'on est tenté de laisser simplement tomber les questions de bon et de mal et d'en venir à une entente dont tous pourraient s'accommoder, même avec amertume. Il ne faudrait pas tomber dans ce piège en tant que chrétiens du Canada. Pour comprendre ce qui se passe dans le monde, il faut poursuivre notre étude des questions morales de justice. Bon nombre des livres prophétiques de l'Ancien Testament ont été écrits dans des temps de chaos, de guerre et d'injustice similaires. Plutôt que de se laisser bâillonner par les opinions majoritaires du jour, les prophètes ont fustigé les puissants et les riches et réclamé justice.
Cela me ramène aux mots de W.H. Auden, un prophète de notre temps que j'ai déjà cité :
Tout ce que j'ai, c'est une voix
pour révéler le mensonge secret,
Le mensonge romantique qui se tapit
Dans le cerveau du sensuel homme de la rue
Et le mensonge de l'Autorité
Dont les édifices grattent le ciel
Il n'y a pas de telle chose que l'État
Et personne n'existe seul;
La faim ne laisse pas de choix
Au citoyen ni à la police;
Il faut s'aimer ou mourir.
Michael Marmara, professeur émérite à l'Université de Toronto, département des civilisations proche-orientales et moyen-orientales
Je suis heureux d'être arrivé à temps pour l'étude biblique : cela m'a permis de lire quelques-uns des textes cités (que m'a remis le Rév. Stewart Gillan). J'ai été particulièrement impressionné par ceux qui traitent de la relation entre la justice et l'amour. Je voudrais vous parler d'un malentendu qui sévit au Moyen-Orient, où toutes les questions sont essentiellement d'ordre moral, relevant de la justice humaine fondamentale, et où parfois le facteur religieux est non seulement mal compris, mais peut aussi masquer, fausser et pervertir la question morale.
Ce qui est arrivé à la population de la Palestine est mal; ce n'est pas simplement mal, c'est énorme. Pourtant, beaucoup de gens de l'Ouest, dont des chrétiens, détournent les yeux; ils ne veulent rien voir. L'un des grands obstacles à la résolution pacifique du problème est le refus de reconnaître le mal et les intenses souffrances humaines qui en ont découlé.
Il est de bon ton de parler du choc des civilisations. Je n'y vois, pour ma part, qu'un autre moyen de passer sous silence les questions morales auxquelles les pays sont confrontés. On peut soutenir que les conflits passés entre deux nations - la France et l'Allemagne, par exemple - représentent le choc de cultures, ou encore de civilisations, si vous voulez. Cela signifie-t-il que tout conflit n'est qu'un inévitable choc de cultures, de civilisations, et que les questions de moralité et de légalité internationales n'ont rien à y voir?
Nous avons atteint, au Moyen-Orient, le point culminant de ce qui a commencé il y a des années, lorsque les décisions touchant la population palestinienne étaient prises par des étrangers sans consultation préalable des populations. Pourquoi devrais-je, moi qui viens d'une vieille famille chrétienne de Palestine, perdre mon pays, ma maison, parce qu'un Balfour d'Angleterre fait une déclaration ou qu'un Truman des États-Unis prend une décision au sujet de ma terre ancestrale? Il s'agit, en tout cela, non pas d'une simple violation des droits, mais de la négation de la personnalité, qui constitue peut-être le plus grand péché commis par des humains contre leurs semblables.
À 11 ans, je suis allé pour la première fois, avec un groupe de jeunes, au Dôme du Rocher, à Jérusalem. Il faisait grand soleil, le ciel était tout bleu et les pierres semblaient miroiter au soleil. J'ai été frappé par la mystique de l'endroit. J'avais le sentiment de faire partie de l'édifice de pierre et du terrain. Il m'a semblé entendre les voix d'Umar et de Saladin, deux des héros archétypes de l'Islam, qui avaient libéré Jérusalem des croisés. Et moi, né à Jérusalem, je n'ai jamais senti aussi intensément que cette ville, je l'avais dans la peau. Lorsque les Israéliens, en 1967, occupèrent également la Vieille Ville, il ne s'agissait pas simplement de l'illégalité du geste, tacitement reconnue même par les États-Unis : il s'agissait, pis encore, de la " négation de la personnalité " dont je viens de parler.
Les Palestiniens sont devenus très pessimistes. D'aucuns trouvent consolation dans la poésie du poète philosophe arabe al-Ma'arri, mort en 1058. Pessimiste (mais non dénué d'humour), il déclarait :
En quoi ai-je provoqué votre inimitié?
Le Christ ou Mahomet, pour moi c'est du pareil au même.
Pas un rayon de l'aurore n'éclaire notre vue.
Nous sommes plongés ensemble dans des ténèbres sans fin.
Ces lignes nous rappellent, dans leur pessimisme, que cette partie au moins de l'humanité est dans la même galère. Beaucoup d'entre nous pataugent sans vraiment savoir où ils sont; dans ce sens, si négatif qu'il soit, nous sommes tous frères. Mais il faut nous efforcer de devenir des frères plus positivement, dans l'espoir que par la grâce de Dieu, la justice et la compassion prendront le dessus.
Mais revenons à notre sujet. La population palestinienne a de très profondes racines dans le sol où elle vit (acquérant ainsi un caractère arabe) depuis le début du 7e siècle. Mais ces racines vont beaucoup plus loin que cela. La langue des villageois palestiniens garde encore des traces des Cananéens, qui étaient là avant Abraham.
La religion est certainement devenue une partie du problème, mais il y a autre chose. Je me rappelle qu'au moment de la révolution de Khomeyni en Iran, où j'aurais dû être heureux de le voir appuyer la cause palestinienne, j'ai été déçu parce que cet appui reposait sur la prétention selon laquelle la Palestine faisait partie de la terre de l'Islam. J'aurais été bien plus heureux s'il avait dit : " En tant que musulman, je crois en un Dieu juste et ce qui arrive en Palestine depuis un siècle est une violation des lois fondamentales de la justice voulue par Dieu : voilà pourquoi j'appuie les Palestiniens. "
Je ne sous-estime pas l'horrible injustice dont les Juifs d'Europe ont fait l'objet. Depuis des siècles, ils sont déshumanisés, diffamés, maltraités et persécutés - situation qui a atteint son apogée avec l'Holocauste. Mais le mouvement sioniste a précédé cette dernière. Il est tout à fait compréhensible qu'au 19e siècle, les Juifs aient entrepris de se chercher une patrie. Cependant, et c'est là le cœur même du problème moral, il est immoral qu'on recherche son salut dans le déplacement et la destruction d'un autre peuple. Les premiers sionistes se sont persuadés, comme ils ont persuadé le monde entier, par le fallacieux slogan selon lequel la Palestine était " une terre sans peuple ". Si tel avait été le cas, il n'y aurait pas eu de problème ni de tragédie.
Historiquement, avant l'expansion arabe, la Palestine ne faisait pas partie de l'empire byzantin, de population majoritairement chrétienne. Vers l'an 640, Jérusalem fut conquise par les Arabes musulmans, comme devaient l'être ensuite la Palestine, la Syrie, l'Égypte et d'autres pays au-delà. À son entrée à Jérusalem, le calife Umar conclut avec son Patriarche un traité garantissant la liberté de religion et la préservation et la protection des églises chrétiennes, politique maintenue par toutes les dynasties islamiques subséquentes.
À leur arrivée, les armées arabes s'établirent dans des camps qui devinrent des districts administratifs. Il y eut sans doute des mariages mixtes avec la population. Mais il n'y eut pas de conversions forcées et de massacres, encore moins de purification ethnique. Quelques-uns des Palestiniens embrassèrent l'islamisme, certains par pragmatisme et d'autres par conviction, en partie, peut-être, parce qu'ils y trouvaient le moyen d'échapper aux controverses christologiques de l'époque. Certains demeurèrent chrétiens tout en adoptant la langue arabe, avec ses mœurs et sa culture. Ils devinrent la partie de la communauté qu'on appelle aujourd'hui les Arabes palestiniens.
Alors, que faudrait il-faire? On pourrait reconnaître qu'il s'est commis un tort abominable, sans conclure pour autant que son redressement exige la disparition de l'État d'Israël. Il faut que les Églises chrétiennes sachent que l'on détruit encore des villages, des maisons et des vergers palestiniens, qu'on humilie les gens et qu'on les emprisonne, sous un régime d'occupation qui dure depuis 35 ans.
Il résiste une lueur d'espoir, si faible soit-elle, dans le fait qu'il se trouve des penseurs juifs qui, dans la tradition des prophètes éthiques, reconnaissent ce tort. Il y a des Israéliens qui recherchent la paix et la justice. Il y a encore place pour des mesures d'accommodement, qu'on devrait encourager. Il faut garder espoir et, dans une situation d'espoir, se rappeler que les Israéliens et les Palestiniens ont beaucoup à se donner mutuellement.
À mon sens, l'État d'Israël ne peut vivre dans des frontières sûres que s'il reconnaît et applique le droit des Palestiniens de vivre dans la dignité dans des frontières sûres et s'il met un terme à l'expropriation de leurs terres. L'axe Bush-Sharon actuel n'augure rien de bon pour le Moyen-Orient, l'État d'Israël inclus.
On me permettra d'ajouter un mot au sujet du Centre œcuménique Sabeel de Jérusalem, organisation qui compte des chapitres au Canada et aux États-Unis, entre autres. Sabeel est un mouvement œcuménique populaire des chrétiens palestiniens qui incite les gens à discerner la relation entre leur foi et les dures réalités de la vie palestinienne de tous les jours : occupation, violence, discrimination et actes de violation de toutes sortes. Sabeel est convaincu que la violence n'est pas la bonne réponse, car elle déshumanise à la fois la victime et le persécuteur. Il a besoin des prières et de l'appui de toutes les Églises du monde dans sa lutte pour la foi et la liberté.
M. l'Aumônier général/commodore Tim Maindonald, de l'Aumônerie militaire des forces armées canadiennes.
Permettez-moi d'abord de vous transmettre les salutations du Comité interreligieux sur l'Aumônerie militaire et de son président, Mgr Don Thériault.
On compte actuellement plus de personnes des forces armées en service hors du pays qu'à tout autre moment depuis la guerre de Corée, et des membres du clergé en uniforme les accompagnent à titre d'aumôniers. Merci aux Églises du Canada de nous soutenir de nos prières, en reconnaissance du service et du sacrifice de tous ceux et celles qui portent l'uniforme; merci également à leurs familles, qui portent seules le fardeau tandis qu'un époux ou une épouse sert actuellement outre-mer.
Nous avons connu tout récemment le tragique incident de " tir ami " qui a entraîné la mort de quatre membres du personnel canadien. Le travail dans tout théâtre d'opérations est dangereux. L'incident a centré l'attention du public canadien sur le sens du service et du sacrifice, grâce aux services à leur mémoire célébrés au pays, incluant celui d'Edmonton.
À compter du moment où l'on a annoncé la disparition de quatre de nos Canadiens, 22 membres de votre clergé de toutes les parties du Canada sont allés porter la nouvelle à leurs parents aux premier, deuxième et troisième degrés. Nous avons ensuite accompagné ces familles dans leur démarche de deuil et de résignation.
Un des premiers appels que j'ai reçus m'est venu de l'aumônier en chef de la Garde nationale aérienne, qui transmettait ses condoléances aux membres du service et à la population canadienne. J'ai été invité à assister à leur congrès national de cet été, pour y dire comment réagit l'aumônerie militaire lorsque les choses tournent mal.
Le cheminent vers la paix dans le monde emprunte bien des voies. l'Aumônerie des forces canadiennes s'attache depuis quelque temps à approfondir sa compréhension des questions de justice, de réconciliation et de paix et on l'invite à échanger avec le clergé en uniforme d'autres parties du monde. Nous sommes allés en Estonie et nous nous sommes rendus en Afrique du Sud pour y discuter avec leur aumônerie de l'établissement et du maintien de la paix dans le contexte sud-africain. L'aumônier général de l'Afrique du Sud viendra cette année assister à la retraite des aumôniers. Ces démarches, entre autres, permettent au travail œcuménique de l'aumônerie militaire canadienne d'inspirer et d'encourager les aumôniers du monde entier.
Padre (chanoine) Major Baxter Park, Aumônerie militaire des forces armées canadiennes.
J'ai joint les forces armées en 1989 après cinq ans de ministère, comme prêtre anglican, dans le diocèse de l'ouest de Terre-Neuve. Environ un an plus tard, je suis devenu aumônier du détachement qui est allé dans le Golfe persique en 1990. C'est une expérience qui a changé ma vie.
À la suite des événements du 11 septembre, je puis affirmer que le Golfe persique fut mon 11 septembre à moi. J'ai grandi dans une communauté terre-neuvienne de moins d'un millier d'habitants, j'ai passé quatre ans à la direction d'une paroisse composée de 12 communautés de moins de 500 âmes chacune. Après avoir joint le forces armées, je suis allé au canal de Suez, où j'ai pu voir les ruines des guerres antérieures; j'ai visité des camps de réfugiés en Afrique, où j'ai vu les suites de la guerre, ce qui a fait de moi un fervent militant pour la paix dans notre monde.
Je dessers actuellement une paroisse à l'aumônerie Trinity, à Kingston, où nous prions ardemment pour la paix. Il n'est pas difficile de le faire en communauté lorsque l'on compte cinq membres engagés d'une façon ou d'une autre dans les opérations actuelles, dont un des aumôniers de mon équipe qui est actuellement au Moyen-Orient. Témoins de la dévastation de la guerre, nous sommes fermement voués à la paix qui, nous le savons, est bien plus que l'absence de guerre.
C'est Karen Armstrong qui déclarait, au cours d'une entrevue au sujet de son livre Battle for God : " On peut faire une guerre en quelques minutes, mais la paix prend beaucoup de temps. " Je me suis efforcé, dans mon ministère, de communiquer avec le gens, mêmes avec ceux qui ne saisissaient pas ma perspective. J'aimerais voir les Églises canadiennes prendre l'initiative de dialoguer avec les autres groupes religieux. Sans dialogue, il ne saurait y avoir de paix au sein des religions du monde. C'est essentiel si nous voulons nous trouver dans un endroit où nous pourrons mettre fin à la violence.
J'ai bien aimé travailler avec le comité Écojustice de l'Église anglicane. J'aimerais attirer votre attention sur le document Just War, Just Peace, que nous avons préparé l'an dernier; il s'agit d'une excellente ressource à l'intention des paroisses ou des groupes restreints. On y prépare un ajout sur le terrorisme que nous espérons publier avant septembre, afin qu'il puisse servir lors de l'anniversaire des incidents du 11 septembre.
Je conclus par un extrait d'une allocution du président des États-Unis Bill Clinton, diffusée il y a trois ou quatre mois par la BBC; Elle (la question du terrorisme et de la réaction qu'elle provoque) peut se résumer " déclarait-il, " en termes bien simples : qu'est-ce qui est le plus important pour nous au 21e siècle - nos différences, ou notre humanité commune? "
Major Eric Reynolds, Aumônerie militaire des forces armées canadiennes.
Je lisais ce matin dans le Globe and Mail que " même avec tous les conforts modernes, la guerre, c'est encore l'enfer. " Un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale répondait à un interviewer qui lui demandait s'il y avait une différence entre ce qu'il avait vécu au front et ce que vivent les soldats en Afghanistan : " Il y a une grande différence, bien sûr, mais au fond, c'est du pareil au même. Il s'agit d'un être humain face à des canons et des bombe, et la puissance de tir est bien supérieure… mais ça revient au même : on tue. "
Nous, les aumôniers militaires, constituons un paradoxe. D'un côté, nous portons l'uniforme de notre pays dont la doctrine pour les forces armées, selon la documentation officielle, veut que les forces canadiennes aient pour raison d'être de gagner les guerres du Canada. D'un autre côté, nous épousons, en tant que clergé, la cause de la paix. Nous prêchons la paix et nous nous efforçons de vivre la paix dans la mesure du possible. Et quand il nous faut à notre corps prendre part au recours à la force, c'est à grand regret, pour reprendre les mots de saint Augustin.
Notre défi en tant qu'aumôniers militaires, tout comme le vôtre à titre de représentants de vos confessions, consiste à vivre avec un pied ancré dans la cité où nous vivons et l'autre dans l'espoir en une Jérusalem céleste, Cité de Dieu. Il est souvent difficile ne pas ressentir de tension lorsqu'on doit vivre dans ces deux mondes. Ce qui me fascine, c'est que cette conjecture n'existe que depuis tout récemment, non seulement par suite du 11 septembre, mais plus tôt encore dans notre histoire, avec les malheureux incidents en Somalie, où des membres des forces canadiennes étaient en action, nous avons commencé de jouer un rôle que je dirais prophétique dans les officines du pouvoir militaire et gouvernemental.
Je fais actuellement partie d'un groupe de travail qui prépare une déclaration sur l'ethos et l'éthique professionnels. On y souligne, entre autres, qu'il faut offrir au personnel des forces armées les avantages moraux et professionnels leur permettant de grandir en tant qu'individus et d'accomplir leur mission et leurs tâches. On n'y fait aucune allusion aux besoins spirituels. L'Église, fort heureusement, est représentée auprès de ce groupe, où nous représentons une voix quasi prophétique même au cœur du militaire, rappelant à nos maîtres militaires et civils qu'il faut toujours tenir compte de la dimension spirituelle.
Lors d'une discussion à Toronto sur le pacifisme chrétien, une personne s'est levée pour déclarer : " Je puis affirmer sans hésitation que si Jésus vivant aujourd'hui, il ne porterait pas l'uniforme. " Je ne m'en suis pas offusqué, mais je lui ai répliqué " Si vous croyez vraiment ce que vous dites, qu'est-ce que vous vous trouvez à dire aux quelque 55,000 membres de nos forces armées? Qu'ils tournent le dos à leurs Églises et à l'ensemble de leur système de croyances? "
Chacun et chacune des membres des forces canadiennes travaille pour la paix. Il n'est pas de moment du jour où quelqu'un d'entre nous ne travaille et ne prie pour elle. Si vous jetez un coup d'œil au droit international sur les conflits armés tel qu'enchâssé dans les Conventions de Genève et dans leurs Protocoles, vous y verrez que l'objectif ultime du recours à la force est le rétablissement de la paix. Mais comme on l'a si souvent répété, une paix sans justice et sans amour est une paix bien superficielle. Il s'agit de nous demander, en tant qu'Église, comment apporter la justice, et pas seulement à notre propre communauté; comment la vivre, la prêcher à nos communautés et à notre monde; comment transformer nos épées en socs de charrues. J'anticipe le jour où je pourrai enlever mon uniforme et dire que j'ai joué mon humble rôle en faveur de la paix. Même alors, je continuerai de travailler et de prier pour la paix.
Réflexions théologiques
Père Pavlos Koumarianos, Ph.D., Église orthodoxe grecque, professeur associé, Université de Sherbrooke.
Les dons de la tentation : réflexions théologiques sur le 11 septembre.
Les événements survenus le 11 septembre 2001, soit au début du troisième millénaire, ont révélé à quel point les chrétiens de toutes les confessions se sont distancés des enseignements de la Bible. Pouvons-nous nous réclamer de Dieu, prétendre que nous sommes le corps du Christ, son Église, après avoir réagi officiellement ainsi, pour la plupart, aux événements du 11 septembre?
La déclaration et la question revêtent assurément un caractère volontairement provocateur. Dieu seul connaît le cœur de chacun. Peut-être certains d'entre nous, à titre personnel, ont-ils réagi d'une manière qui a échappé à l'attention des autres, plus particulièrement à celle du public; la déclaration ci-dessus tendrait alors à voir sa valeur limitée. Elle est en effet fondée sur des déclarations officielles et sur les expressions les plus connues de sentiments et d'émotions.
Peur, panique, insécurité, inconfort, désespoir, colère et animosité : voilà ce qui caractérise les réactions spontanées, émotives, directes de la plus grande partie de la société nord-américaine. Nous avons effectivement cherché refuge en Dieu pour guérir de notre peur, de notre insécurité, de notre désespoir. Mais nous n'avons pas cherché refuge en Lui pour guérir de notre colère et de notre animosité. Dans ce derniers cas, nous avons trouvé refuge… dans les armes!
J'ose avancer un commentaire : nous sommes de foi chrétienne, mais de piété païenne.
Mais revenons à notre réaction émotive: pourquoi cette peur et cette panique? Est-ce là ce le destin de l'histoire de l'humanité? Que nous dit la Bible? " Vous allez entendre parler de guerres et de rumeurs de guerre. Attention! Ne vous alarmez pas : il faut que cela arrive, mais ce n'est pas encore la fin. Car on se dressera nation contre nation et royaume contre royaume; il y aura en divers endroits des famines et des tremblements de guerre. Et tout cela sera le commencement des douleurs… " (Mt 24.6-8)
Voilà donc ce que le monde est appelé à devenir : un monde déchu, un monde sous l'emprise du prince des ténèbres. Devrions-nous nous en étonner? C'est nouveau, c'est quelque chose que nous ignorions, à quoi nous ne nous attendions pas?
Pourquoi cette insécurité, ce malaise? Permettez-moi de reformuler ma question, pour exprimer encore plus clairement ce que je veux dire : pourquoi cette insécurité et ce malaise à ce moment-ci? Nous rendons-nous bien compte que des personnes, par toute la terre, vivent des guerres et des calamités chaque jour de leur vie? Il faut nous arrêter à réfléchir un instant que des êtres humains ayant les mêmes droits que nous ont passé leur vie entière dans le feu de la guerre. Il ont grandi au bruit des armes à feu et sont éveillés chaque nuit par les éclairs des bombes. Ils n'ont donc jamais un connu un seul moment de sécurité.
Oui, nous sommes les enfants gâtés de l'Amérique du Nord. Nous avons connu un siècle entier de paix, pendant que partout ailleurs on mourait dans des guerres, on se faisait torturer lors de persécutions et on perdait sa dignité humaine sous des régimes coercitifs. On ne peut donc permettre à rien de rompre notre paix. Nous sommes des êtres humains, censés ne pas perdre ce grand privilège d'une vie pacifique et sereine! D'autres peuvent souffrir, d'autres peuvent connaître la guerre, mais pas nous! Pourquoi en serait-il ainsi?
Il est temps de voir ce que signifie la paix. Qu'est-ce que la paix? Quelle est-elle, cette paix dont nous avons joui jusqu'ici, que nous ne voudrions pas perdre. La paix du Christ, ou la paix du monde? Aurions-nous confondu paix et sécurité personnelle? Entendons-nous par paix une condition sociale où chaque personne se sent à l'aise dans sa propre individualité? En d'autres mots, une grand voie vers les plaisirs égoïstes?
Est-ce là le genre de paix dont nous devrions jouir en tant que chrétiens? Quand nos f frères et sœurs des quatre coins de la terre souffrent, sommes-nous censés connaître ce genre de " paix ", ce genre d'aisance égoïste? Est il possible que le Christ, lorsqu'il a dit : " Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. Ce n'est pas à la manière du monde que je la donne ", distinguait entre l'aisance égoïste et la véritable paix qui vient d'en haut et qui est la paix de celui ou celle qui donne de sa personne?
Sous la pression de la peur et de l'insécurité, nous avons trouvé refuge en Dieu. La pratique religieuse des Américains a augmenté à la suite des événements du 11 septembre. Est-ce que nous pensons à Dieu seulement quand nous avons besoin de Lui? Nous souvenons-nous de lui seulement quand notre personne se sent menacée? Est-ce là une pratique religieuse chrétienne? La piété chrétienne est-elle un besoin de protection et de sécurité? Ou n'est-elle pas plutôt la force de pardonner, la disposition à donner?
Finalement, la colère, l'animosité et la guerre! Nous, chrétiens, demandons à Dieu d'appuyer… nos représailles! Et nous avons joué notre petit jeu de chrétiens selon les règles du démon. Nous avons menti, nous n'avons pas appelé les choses par leur véritable nom; nous avons prétendu que l'ennemi était, non pas un pays, une nation ni des êtres humains, mais plutôt une " idée ", le " terrorisme "! Nous n'avons pas eu le courage de reconnaître qu'il y avait, derrière le terrorisme, des terroristes, c'est-à-dire des êtres humains que de tout cœur nous voulions tuer!
Lorsque nous avons demandé à Dieu de nous aider à lutter contre le terrorisme, il m'est revenu à la mémoire une situation vécue il y a quelques années, où un orthodoxe grec m'a demandé de bénir son club d'effeuilleuses. J'ai dû lui expliquer que je ne pouvais pas bénir un lieu de péché où l'on commettait l'adultère. Comme il ne comprenait pas, j'ai insisté que ce qui se passait là était contraire à la volonté de Dieu et que si je bénissais cet endroit, les affaires risquaient d'aller mal. En fait, si Dieu décidait faire quelque chose, ce serait probablement de fermer la place. Ne sommes-nous pas, nous aussi, en train de demander à Dieu une chose contraire à Sa volonté, lorsque nous Lui demandons de bénir nos gestes de représailles?
Comment peut-on demander à Dieu de bénir la vengeance? N'est-ce pas Lui qui est monté de son plein gré sur la croix? N'est-ce pas l'Agneau de Dieu qui a pardonné à ceux qui le clouaient à cette Croix? N'est-ce pas Lui qui a dit :
" Vous avez appris qu'il a été dit : 'Oeil pour œil et dent pour dent.' Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre… Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent… Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant? " (Mt 5.38-47)
Qu'est-il arrivé tout à coup à notre société nord-américaine si compréhensive, si accueillante, si cordiale? Qu'est-il arrivé de nos théories sur l'égalité et sur le respect de la religion et de la culture de tous les autres? Les musulmans devinrent une menace et une cible. Ils devinrent, aux yeux de tous, des vilains qui, poussés par leur propre religion, tuaient les gens. Tout musulman, tout Moyen-oriental, toute personne à la peau plus foncée et portant la barbe, les enfants même passèrent pour des terroristes en puissance! Où étaient donc, à ce moment-là, nos apôtres de l'égalité et des droits de la personne? Où se cachaient-ils? L'ombre des Tours jumelles qui tombaient en ruine a obnubilé les esprits et refroidi les cœurs de ceux qui parlaient d'égalité et de respect mutuel.
Enfin, y a-t-il quelque chose d'autre à apprendre? Est-ce que quelque chose d'autre aurait changé l'approche de notre foi?
Même des actions à caractère négatif peuvent nous apprendre combien un être humain peut devenir fort lorsqu'il arrive à surmonter la crainte de la mort. Nous nous sommes habitués, depuis tant de mois, à répondre à l'appel ressentir la peur et le désespoir des passagers des avions détournés et des personnes emprisonnées dans les tours qui se sont effondrées. Et c'est bien. Aimer son prochain, c'est sympathiser avec lui, avec sa peine et sa souffrance.
Et qu'en est-il de l'autre groupe de personnes, les pirates de l'air? Je ne voudrais pas, pour tout l'or au monde, ressentir leur haine, leur malice et la hargne avec la quelle ils ont frappé les tours et le Pentagone. Mais j'aimerais avoir la force spirituelle dont ils ont fait preuve lorsque, quelques jours avant, ils ont appris qu'ils allaient à leur mort. Ils ont eu des moments de peur, de doute, mais ils ont fini par se dépasser, ils ont familiarisé leurs cœurs avec l'idée de l'écrasement, ils se sont préparés psychologiquement à répondre en esprit à toutes les pensées d'hésitation qui pourraient survenir dans les derniers moments, afin de garder le cap sur la cible et de mourir dans d'extrêmes douleurs pour accomplir leur mission.
Pourquoi ai-je dit tout cela? Je me rends compte qu'il s'agit d'un sujet délicat, mais suivez mon raisonnement.
Si des pirates de l'air ont pu vaincre leur peur de la souffrance et de la mort pour accomplir leur mission, qui était un mal, sommes-nous prêts à faire de même à des fins justes? Sommes-nous prêts à vaincre la peur de la douleur et de la mort, non pas pour tuer, mais pour donner la vie? Sommes-nous prêts à vaincre la peur de la douleur et de la mort pour parler, pour serrer des mains, pour embrasser un autre être humain atteint du SIDA? Sommes-nous prêts à vaincre la peur de la douleur et de la mort pour rencontrer une personne dont la présence, la condition physique ou les intentions sont une menace à notre vie, à lui parler, à nous en faire une amie, à passer du temps avec elle?
Sommes-nous prêts à vaincre la peur de la douleur et de la mort, non pas pour nous venger, non pas pour répliquer, mais pour répandre le pardon, la paix et l'amour?
À propos d'amour, le confesseur du 7e siècle saint Maximos disait : " par ignorance de Dieu naît l'amour de soi, et de celui-ci naît la tyrannie envers notre prochain " (Maximos le confesseur à Jean le Cubiculaire, P.G. 91.397A).
" La personne qui aime Dieu ne peut s'empêcher d'aider tous les êtres humains autant qu'elle-même, même si la malice de ceux qui ne sont pas encore purifiés lui déplaît. À la vue de leur conversion et de leur résolution de s'amender, elle se réjouit d'une voix incommensurable et indicible. "
" Si l'on vous insulte ou vous offense en quoi que ce soit, méfiez-vous des pensées de colère, car l'affliction pourrait vous éloigner de la charité pour vous jeter dans la région de la haine. "
" Ne tolérez pas les soupçons ni les personnes qui pourraient être occasions de scandale pour vous ou pour quiconque. Car ceux qui se scandalisent des choses qui se passent, intentionnellement ou non, ne connaissent pas la voix de la PAIX, qui par l'amour amène ceux qui soupirent après elle à la connaissance de Dieu. "
" S'il est des personnes que vous aimez, d'autres que vous n'aimez ni ne haïssez, d'autres encore que vous n'aimez que modérément et d'autres enfin que vous aimez beaucoup, sachez que cette inégalité vous éloigne de l'amour parfait, qui veut que vous aimiez tout le monde d'un même amour. "
" S'il est des personnes que vous aimez, d'autres que vous n'aimez ni ne haïssez, d'autres encore que vous n'aimez que modérément et d'autres enfin que vous aimez beaucoup, sachez que cette inégalité vous éloigne de l'amour parfait, qui veut que vous aimiez tout le monde d'un même amour. "
" Quiconque qui n'a ni envie ni colère ou n'en veut pas à la personne qui l'a offensé n'a pas encore d'amour pour elle. Car il se peut que même la personne qui n'aime pas encore ne rende pas le mal pour le mal à cause du commandement, mais qu'en aucune façon elle ne rende spontanément le bien pour le mal. Faire le bien à ceux qui nous haïssent est la marque du parfait amour spirituel. "
" La vie humaine est " l'ombre de la mort. ". Si donc une personne est avec Dieu et que Dieu est avec elle, elle peut dire sans crainte : " Même si je marche dans l'ombre de la mort, je ne craindrai pas le malheur, car tu es avec moi. "
" La tristesse est liée au ressentiment; ainsi, lorsqu'on se rappelle avec la tristesse la figure d'un frère, il est clair qu'on lui garde rancune. Mais 'la route des méchants les égare'. (Pr 12.26).
" Si vous gardez rancune à quelqu'un, priez pour lui ou elle et vous arrêterez le mouvement de la passion. La prière vous permet de séparer la tristesse du souvenir du mal qu'on vous a fait et en devenant aimant et bon, vous débarrassez entièrement l'ême de sa passion. Si, en revanche, une personne vous tient rancune, soyez généreux et humble avec elle, traitez-la avec justice et vous la délivrerez de sa passion "
" La Providence a pour dessein d'unifier par une foi et un amour spirituel droits ceux qui, de diverses manières, ont été séparés par le vice. C'est précisément à cause de cela que le Sauveur a souffert : pour rassembler les enfants de Dieu dispersés. Celui ou celle qui n'endure pas la perturbation, qui ne résiste pas à la détresse ou ne subit pas d'épreuves s'écarte de l'amour divin et du dessein de la Providence. "
" Prenez garde que le vice qui vous sépare de votre frère ou de votre sœur ne soit découvert, non pas en lui ou en elle, mais en vous-même; réconciliez-vous avec lui ou elle, sinon vous vous écarterez du commandement de l'amour. " Maximos le Confesseur, The 400 Chapters of Love; Maximus Confessor, " Selected Writings ", Paulist Press, NY 1985, pp.37-77.]
Réflexions de membres du Conseil de direction du Conseil canadien des Églises :
Mgr André Vallée, évêque catholique du diocèse de Hearst et président du Conseil canadien des Églises
Dona Harvey, Église unie du Canada, membre du Conseil de direction du Conseil canadien des Églises.
Mgr André Vallée, évêque catholique du diocèse de Hearst et président du Conseil canadien des Églises
Dans mes méditations et réflexions sur l'état du monde actuel à la lumière du 11 septembre, de la crise du Moyen-Orient, de la guerre d'Afghanistan et des conflits qui sévissent dans bien des parties du monde, et plus particulièrement en Afrique, je me suis efforcé de faire abstraction d'événements tels que les attaques à Jérusalem et sur les représailles brutales de l'État d'Israël, pour me pencher sur une question encore plus essentielle : " Qu'est-ce qui a pu infliger au monde de tels bouleversements?
On a souvent dit qu'après les événements du 11 septembre, le monde ne saurait plus jamais le même. Il se trouve des gens pour dire que nous sommes confrontés à une guerre culturelle entre le monde chrétien et le monde musulman. Il peut sembler en être ainsi, mais je ne crois pas que cela apporte une explication satisfaisante. J'oserais même dire que l'événement est une conséquence plutôt qu'une cause. La racine du malaise actuel se situe à un autre niveau.
Pour citer le pape Jean-Paul II dans son homélie prononcée à Edmonton lors de sa visite au Canada en 1984 : " Le développement humain est une question primordiale de responsabilité sociale et internationale. " Il affirme que la fraternité entre le Christ et chacun de nous entraîne comme corollaire la fraternité entre nous et l'ensemble de la race humaine. La charité chrétienne tient compte 'de toute la dimension universelle de l'injustice et du mal'. Ce que nous avons pris l'habitude d'appeler le contraste Nord-Sud est de nos jours particulièrement important. " Le Sud " s'appauvrit, tandis que le Nord s'enrichit. "
Le pape poursuivait en soulignant que les peuples pauvres du monde jugeraient les riches. Non seulement ils manquent de nourriture, mais ils sont privés de droits et de libertés et ils jugeront ceux qui les en privent. La lutte contre l'injustice n'est pas uniquement une lutte la misère. Il faut aider à bâtir un monde où chaque personne, sans égard à sa race, sa religion ou sa nationalité, puisse une vie " pleinement humaine " sans servitude à l'égard de l'homme ou de la nature. C'est là " le nouveau nom " de la paix.
Voici ce que déclaraient les évêques lors du dixième anniversaire de l'organisation catholique Développement et Paix : " Les pauvres exigent aujourd'hui une solution de rechange au présent ordre économique. Les pays du Tiers Monde réclament un nouvel ordre économique international fondé sur la distribution équitable de la richesse et du pouvoir. On met davantage l'accent sur la recherche et l'application de modèles de développement autosuffisants où les ressources du Tiers Monde seront développées et utilisées pour satisfaire aux besoins humains fondamentaux de leurs populations. Et pourtant, les luttes légitimes des populations en faveur des changements nécessaires sont souvent entravées par les stratégies des grandes entreprises et des gouvernements qui les favorisent "
À mon sens, on peut résumer en deux mots très simples l'essentiel de ces messages : justice et développement, et développement est le nouveau nom de la paix.
J'ai eu le bonheur de vivre 13 ans dans le Tiers Monde et d'être en contact avec lui pendant 19 ans. Voici quelques-unes de mes observations, qui sont forcément influencées par mes racines dans le Premier Monde.
La différence entre nos cultures représente l'un des plus sérieux problèmes affectant nos relations avec le Tiers Monde. La culture asiatique est à mille lieues de la canadienne ou de l'américaine. De même pour la sud-américaine et l'africaine. La culture nord-américaine influence nécessairement nos façons de pensée et d'agir, modèle nos valeurs et conditionne notre mode de vie. D'autres cultures en font de même à ceux qui y sont immergés. Est-il même besoin de souligner que notre aide au Tiers Monde a toujours été influencée par notre culture?
Je me rappelle que lorsque j'étais vicaire dans une paroisse d'un village éloigné des Philippines, je recevais des sacs de lait en poudre pour distribution aux enfants - un beau geste de la part de nos amis américains. Ce qu'ignoraient ces derniers, c'est que les Philippins de ces régions éloignées n'avaient pas la moindre idée de ce qu'était le lait en poudre. Les enfants le mangeaient tout simplement, pour se retrouver ensuite avec un bon mal de ventre.
Dans notre séminaire des Philippines, nous enseignions la conscience sociale à nos étudiants - dans notre propre optique, bien entendu.. Un été, les étudiants décidèrent d'aller dans un village pour s'y enquérir des besoins les plus pressants de sa population, à la lumière de nos valeurs nord-américaines, bien sûr. Ils découvrirent que le bien dont ils avaient le plus besoins, c'était l'eau. Au cours de l'année scolaire suivante, ils recueillirent l'argent nécessaire pour installer un système d'eau courante pour le village. Quand l'eau se mit à couler librement dans leurs maisons, les habitants se montrèrent extrêmement heureux et les séminaristes rentrèrent satisfaits de leur contribution au développement de la population. 'Développement' n'est-il pas, après tout, le nouveau nom de 'paix'?
Dans mes premières années aux Philippines, j'ai pris le temps d'apprendre la langue du pays. J'avais un professeur philippin. Nous sommes devenus de bons amis, ce qui m'a facilement permis de faire de petites incursions dans sa vie privée. Je savais qu'il demeurait dans ce que j'appellerais une cabane. Il avait pourtant accumulé un petit pécule et possédait un lopin de terre à la campagne. Cette terre peu productrice était cultivée par un fermier démuni. " Pourquoi ", lui demandai-je un jour, " ne faites-vous pas pousser des cocotiers sur votre ferme? Vous pourriez récolter des noix de coco, en vendre la chair (qu'on appelle copra) et faire de l'argent. Vous pourriez ensuite vous bâtir une belle maison. " " Je n'en ai pas besoin ", me répondit-il, " je suis heureux comme ça. "
Nous avons commis, aux Philippines, l'erreur de construire un magnifique séminaire de béton et de tuiles, avec des salles d'étude, des dortoirs, des douches, etc. Nous avons oublié que la plupart de nos séminaristes venaient de familles pauvres et nous les avons gâtés avec le genre d'environnement que nous leur avons créé.
Dans le monde occidental, c'est la démocratie qui représente la forme normale de gouvernement. Elle fait partie de notre culture à un tel point, que nous croyons qu'elle devrait s'appliquer sans modifications ni adaptation à tous les pays de la planète. En fait, l'aide à l'étranger est souvent subordonnée à la pratique de la démocratie, dans notre conception de la chose, sans aucune place pour l'adaptation. Je crois sincèrement que la démocratie, telle que pratiquée au Canada ou aux autres pays occidentaux, convient mal à beaucoup de pays du Tiers Monde. Les pays possédant une longue tradition de gouvernement tribal ou fortement influencé par une structure patriarcale ne peuvent passer qu'avec grande difficulté à un gouvernement de type démocratique. Avons-nous déjà recherché, pour ces pays, une autre forme de démocratie, pour ne pas dire une autre forme de gouvernement?
Nous avons ici, au Canada, un bon exemple de ce qu'on peut faire, même si c'est imparfait. Dans nos réserves, nous frères et sœurs autochtones jouissent d'une forme de gouvernement qui tient compte de leur culture. C'est le système de bande, où le chef et les membres du conseil de bande sont élus. Mais les anciens jouent un rôle essentiel dans le gouvernement de la réserve, conformément à leur culture. Il n'est pas possible, sans cela, d'avoir un gouvernement bon, efficace et honnête. La démocratie " imposée " mène souvent à la corruption, à l'irresponsabilité et à l'inefficacité. Dans les pays ainsi dirigés, la corruption est souvent institutionnalisée, résultat, à mon sens, de l'incompréhension du sens de la responsabilité qu'exige l'application d'une véritable démocratie.
C'est une autre anomalie que ce système d'exploitation qu'on retrouve, dans les pays pauvres, à tous les paliers de la société. Ce genre d'exploitation incrusté dans le système économique du Premier Monde est une condition de son succès; il est aussi la cause fondamentale de la pauvreté dans bien des pays. Pour ne prendre qu'un exemple, si on regarde l'origine de bien des biens d'usage quotidien, on se rend compte qu'ils sont fabriqués en Chine, à Taïwan, aux Philippines. La raison en est bien simple : la fabrication d'une paire de chaussures de course coûte probablement deux dollars en Chine, alors qu'une entreprise occidentale les vend 80 $ au Canada, réalisant ainsi un profit facile à calculer. C'est ce qui permet au Canada de maintenir un niveau de vie très élevé tout en exploitant d'autres pays. Je sais bien qu'il n'y a pas de solution facile, mais une chose est claire : il s'agit d'un système où se pratique l'exploitation.
Alors, devrions-nous fermer nos yeux sur l'exploitation exercée par des citoyens de ces pays pauvres? Non! Il y a dix ans, pendant la guerre civile qui sévissait en El Salvador, on disait que le pays entier était aux mains de 14 familles. Ces dernières faisaient la guerre à ceux et celles qui voulaient se libérer d'un tel esclavage. C'est l'exploitation qui était la cause première de cette guerre civile.
On devrait toujours dénoncer l'exploitation, car elle se nourrit d'injustice. Pis encore, l'exploitation et l'injustice engendrent la violence.
" S'ajoute à cela le scandale de disparités criantes, non seulement dans la jouissance des biens, mais plus encore dans l'exercice du pouvoir. Cependant qu'une oligarchie jouit en certaines régions d'une civilisation raffinée, le reste de la population, pauvre et dispersée, est privée de presque toute possibilité d'initiative personnelle et de responsabilité, et souvent même placée dans des conditions de vie et de travail indignes de la personne humaine ". (Gaudium et Spes No 63, par. 3)
Dans un des synodes internationaux tenus à Rome, les évêques ajoutaient " Ces graves injustices… tissent autour de l'humanité un réseau de domination, d'oppression et d'abus qui étouffent la liberté et empêchent la plus grande partie d'aider à l'édification d'un monde juste et fraternel et de jouir de ses bienfaits. "
Même dans nos sociétés nanties, les inégalités dans la jouissance de la possession et dans l'exercice du pouvoir, de la domination, de l'oppression et des abus qui étouffent la liberté sont souvent flagrantes et le pouvoir est entre les mains du petit nombre. C'est le cas dans notre pays, dans le Tiers Monde et même au niveau international. Dans le monde d'aujourd'hui, une superpuissance mène le monde à elle seule. Il n'y a pas de partage dans l'édification d'un monde juste et fraternel ni dans sa jouissance. Comment, dans une pareille conjoncture, s'attendre à connaître la paix?
Je pourrais parler des heures durant de justice et de libération, d'ordre économique, d'ordre politique, de la permanence de la pauvreté dans le monde entier, d'exploitation industrielle, de discrimination, de sous-développement du Tiers Monde, des problèmes de l'économie mondiale, du commerce international et ainsi de suite. Quel que soit le problème, vous y trouveriez toujours des injustices, de l'exploitation et des germes de violence.
Permettez-moi ici de citer Gaudium et Spes: "En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans le coeur même de l'homme. C'est en l'homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent... . En somme, c'est en lui-même qu'il souffre division, et c'est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes" (G.S. N.10).
Voici comment l'exprimait saint Paul dans son épître aux Romains : " Nous savons, certes, que la loi est spirituelle; mais moi, je suis charnel, vendu comme un esclave au péché. Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, je suis d'accord avec la loi et reconnais qu'elle est bonne; ce n'est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi… Malheureux homme que je suis! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort? " (Rm 7.14-17,24)
Dona Harvey, Église unie du Canada, membre du Conseil de direction du Conseil canadien des Églises
Dans notre réflexion au sujet de l'impact des événements du 11 septembre sur nos vies, nous sommes confrontés à la juxtaposition de la bible et de la vie. Comment vivons-nous? Comment croyons-nous? À quoi sont appelés les chrétiens, en tant qu'individus, en tant qu'Église et en tant que Conseil canadien des Églises?
La question de vivre sa foi est devenue réalité pour mon mari, ma famille et moi lorsque nous avons reçu un courriel annonçant qu'un de neveux favoris allait partir pour la Palestine pour une quinzaine, pour y rendre visite à l'organisation Christian Peacemaker Team, basée à Hébron, en Cisjordanie, afin de décider s'il allait se joindre à l'équipe et accepter une affectation de trois ans.
Notre première réaction fut de répondre au courriel du père de Nick : " C'est dangereux là-bas! Vous ne pourriez pas le persuader d'attendre un peu, ou même de ne pas y aller du tout? "
Bill et moi connaissions bien les rues d'Hébron et le travail de la CPT. Les Christian Peacemakers sont surtout des Mennonites et des membres de l'Église des frères, quoiqu'on y retrouve aussi des personnes de nombreuses autres confessions. Ils ont pour idéal de porter l'évangile aux avant-postes des conflits, d'apporter leur soutien aux personnes en danger et de témoigner de la paix.
Comme le travail de la CPT est surtout de caractère noble, il comporte une partie utile et une autre qui ne l'est pas. Il arrive, en effet, que la présence de ces étrangers de l'Ouest mettent encore plus en danger les populations locales, sans compter que certains des membres de la CPT sont, j'en ai peur, ce que j'appellerais des " pieux crétins " qui aiment s'afficher au nom du Christ. Nous avons certes rencontré certains d'entre eux qui étaient astucieux et dévoués, mais nous en avons rencontré plusieurs qui aggravaient les dissessions au lieu de promouvoir un évangile de paix.
Notre première réaction à la décision de Nick eut donc un caractère protecteur. Nous ne voulions pas qu'il lui arrive du mal. Pour nous, pour Nick et sa famille, la question de l'évangile et de sa relation à la vie devenait soudain bien réelle.
Les parents de Nick ont dû passer bien des heures à s'interroger et à prier avant de donner à Nick leur entière bénédiction. Quand nous lui avons écrit pour lui offrir notre appui tout en le prévenait de ce qui l'attendait, il nous a répondu par un long message. Ses réflexions plongent au cœur de la question " Quelle est notre vocation de chrétiens ? " On me permettra d'en citer quelques extraits :
" C'est curieux, quand je pense à mon voyage à Jérusalem avec vous, à neuf ans. C'est étrange comme je n'ai pas compris grand-chose. Je n'ai jamais vraiment pensé à la présence massive de l'armée et au fait que je voyais souvent passer des civils portant des armes bien en évidence. Ou à ce que ça voulait dire, que les avions qui nous survolaient s'en allaient bombarder le Liban. Même si je savais que les bunkers où Peter et moi allions jouer étaient maintenus à cause de la menace constante de la guerre, : c'étaient pour moi des endroits où jouer. C'est curieux comme j'étais inconscient. "
Mais je crois que vous aviez raison… quelque chose m'est entré dans la tête lors de mon séjour là-bas, tout comme, auparavant, dans celle de mes ancêtres anabaptistes. Et ce quelque chose, je le vois comme un appel. Quand je suis allé en Zambie, un copain du Comité central mennonite m'a aidé à reconnaître que si je faisais ce que je faisais, c'était à l'appel de Dieu. Je n'ai jamais vu cela de cette façon et cette reconnaissance s'est avérée profondément stimulante et encourageante. Le Christ, bien entendu, nous a tous appelés à être des artisans de paix; cela peut représenter différentes choses pour différentes personnes, mais pour moi, cela veut dire prendre l'avion pour Tel Aviv. "
" L'appel ", voilà la question à laquelle nous sommes confrontés dans la vie. À quoi sommes-nous appelés? La réponse n'est pas toujours facile, elle n'est pas toujours sécurisante et confortable. Le sacrifice est parfois énorme, douloureux et incertain, tant pour nous-mêmes que pour nos proches. "
C'est ainsi que nous sommes aux prises, jour après jour, avec la question de savoir comment vivre le message de l'évangile. Tout le monde ne peut pas partir pour l'Afrique ou le Proche-Orient pour répondre à l'interpellation de Dieu. Mais nous pouvons répondre à l'appel du Christ à vivre l'amour et à vivre en paix, même de la plus simple des façons.
Permettez-moi de vous donner un exemple de plusieurs petites choses qui font une différence. Après le choc du 11 septembre, beaucoup de musulmans canadiens et américains ont été en butte aux attaques vitrioliques et aux mauvais traitements. On a vandalisé leurs mosquées, on les a menacés, on leur a adressé du courrier haineux. Une Église de Guelph - la Dublin Street United - décida de faire quelque chose pour offrir support et réconfort à la communauté musulmane locale. Elle organisa donc un service interconfessionnel de paix, auquel elle invita des représentant(e)s de diverses communautés de foi de Guelph, pour une expression de respect d'amour.
Au service, qui fut simple, participèrent des Juifs, des Sikhs et des Musulmans. C'est la communauté musulmane qui envoya, de beaucoup, la plus forte délégation; elle se dit reconnaissante du soutien apporté, qu'elle invita les membres de la commuauté et la congrégation entière de Dublin Street à se joindre à elle, plusieurs mois plus tard, pour fêter la fin du Ramadam. Ce week-end, les Musulmans, les Chrétiens et les Juifs se réunissent une fois de plus, cette fois pour une marche interreligieuse pour la paix. La marche part de la synagogue, pour traverser le centre-ville en passant devant la United Church et se terminer à la limite nord du centre-ville, à la mosquée. Au début et à la fin de mars, nous prierons le Dieu que nous vénérons et aimons tous d'accorder la paix à tous le peuples.
Dieu nous appelle à faire notre possible, que ce soit dans les grandes ou les petites choses. Le réputé scientifique et écrivain Stephen Jay Gould, décédé cette semaine, écrivait à un journal, il y a six mois, pour remercier les habitants de Halifax de leur compassion lors des événements du 11 septembre. Il volait d'Europe à New York, lorsque, dans la foulée des attaques terroristes, son avion fut détourné vers un aéroport de cette ville. Il se disait émerveillé de la bonté et de la générosité des Haligoniens.
Pour paraphraser sa lettre : " Ils ont tout simplement ouvert leurs bras pour nous accueillir, " écrivit-il, " alors que nous n'étions même pas en difficulté! La ligne aérienne s'était assurée que nous aurions le gîte et le couvert, mais les gens de Halifax ont compris le choc que nous avions reçu et ils nous ont ouvert leurs cœurs. Ils nous invités chez eux, nous ont fait faire le tour de la ville et nous ont aidés à contacter nos familles. Ils se sont occupés de nous d'une façon que nous n'oublierons jamais. "
" Nous sommes appelés ", disait Mère Thérésa, " à donner vie à la parole de l'évangile et à faire notre possible. Nous ne pouvons nous permettre de nous laisser écraser par l'intensité de la haine, de la violence et du désordre. Nous devons tout simplement faire tout notre possible. " Amen



